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(Crédit Photo : ONU/Tobin Jones)

Dossier spécial: La vague #MeToo percute les ONG

Le monde de l’humanitaire et de la coopération internationale est sous le choc depuis quelques semaines. Des cas d’inconduites sexuelles au sein de l’équipe d’Oxfam Grande-Bretagne en Haïti, en 2011, ont été révélés par la presse britannique. Les grandes organisations internationales se sont alors rapidement rendues à l’évidence : la vague de dénonciation du harcèlement et des violences sexuelles, popularisée mondialement sous le mot-clé #MeToo (ou #MoiAussi) ne les épargnera pas. Sans Frontières fait le point sur les conséquences de telles révélations dans le secteur.

 

Par Zora Ait El Machkouri

Le 9 février, le journal britannique The Times a rapporté que des dirigeants d’Oxfam Grande-Bretagne (GB) avaient eu recours à des prostituées et avaient abusé sexuellement de mineures en Haïti alors que le pays tentait de se remettre du séisme de 2010. Il n’en fallait pas plus pour ouvrir la boîte de Pandore : dans les jours qui ont suivi, les langues se sont timidement déliées et les cas se sont multipliés dans la presse internationale. Divulgations volontaires ou pression médiatique, le nombre d’agressions et d’inconduites sexuelles semble subitement en augmentation dans le secteur.

Outre la publication, le 19 février, d’un rapport interne datant de 2011 – partiellement caviardé – sur les agissements d’Haïti, le directeur général d’Oxfam GB, Mark Goldring a déclaré à un comité parlementaire britannique le 20 février que son organisation enquêtait sur 26 nouveaux cas de comportements sexuels inappropriés. L’ONG avait également sur ses tablettes une deuxième enquête interne concernant uniquement des agissements de salariés envers d’autres salariés. Menée auprès de 120 personnes en 2013 et 2014, celle-ci concluait qu’entre 11 et 14 % du personnel déployé dans trois pays a été victime ou témoin d’agressions sexuelles et que 4 personnes ont été victimes de viol ou de tentatives de viol au Soudan du Sud. Par ailleurs, la chaîne télévisée britannique Channel 4 a indiqué que cinq cas de comportements inappropriés sur des mineurs ont été relevés par Oxfam GB en 2012-2013, et sept l’année suivante. Un collaborateur de l’organisme a aussi déclaré au journal The Observer que des membres de l’ONG auraient payé des prostituées lors de soirées au Tchad en 2006.

Au fur et à mesure que les semaines passent, la liste des ONG concernées par ce problème s’allongent. Devant le même comité parlementaire britannique, par exemple, Save The Children GB a mentionné 193 cas d’inconduites sexuelles impliquant des enfants. Le grand public a ensuite appris que des collaborateurs de Plan International étaient accusés dans au moins six cas d’abus sur mineurs. Une des rares organisations à avoir pris les devants par voie de communiqué, Médecins sans frontières (MSF), a annoncé le 14 février que 146 plaintes avaient été déposées en 2017 contre certains de ses 40 000 employés, dont 24 pour harcèlement ou abus sexuels, incluant des viols. Solidarités International a elle aussi déclaré 18 cas de rupture de contrat dans les quatre dernières années pour cause d’abus ou de harcèlement. Après l’ouverture d’une enquête interne, le Comité international de la Croix-Rouge a, de son côté, identifié 21 membres de son personnel qui ont été licenciés ou ont démissionné en lien avec le recours au sexe tarifé. Le journal britannique The Sun a quant à lui pointé du doigt l’ONG International Rescue Committee, qui a confirmé avoir eu connaissance d’au moins trois cas d’abus sexuels en République démocratique du Congo (RDC).

L’Organisation des Nations unies (ONU) et ses agences ne sont pas en reste (voir encadré). L’ex-numéro deux de l’Unicef, Justin Forsyth a démissionné le 22 février après avoir été accusé de comportement inapproprié envers des femmes alors qu’il travaillait pour Save the Children. Le directeur exécutif adjoint d’ONUSIDA, Luiz Loures, a pour sa part annoncé son départ le lendemain. Une employée l’accusait notamment de harcèlement depuis 2011 et d’agression en 2015 en marge d’une conférence d’Onusida, mais une enquête menée par le Service d’évaluation et d’audit (IOS) des Nations unies a estimé qu’il n’existait pas de preuves suffisantes pour étayer ces accusations.

Gestion de crise défaillante

Paradoxalement, les réactions des ONG au moment où éclatait le scandale ont été partagées entre le choc et la non-surprise. « Ça a été choquant d’entendre que de tels agissements ont eu cours au sein des organismes de coopération ou de solidarité et des organisations humanitaires. Mais en même temps, nous ne sommes pas tant surpris, parce que notre secteur n’est pas plus protégé qu’un autre de ces abus », confie Michèle Asselin, directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), qui compte 67 membres.

Habituées pour plusieurs à travailler dans l’urgence et à répondre à des crises inattendues, les ONG ne se sont pourtant pas précipitées pour s’exprimer publiquement. Les médias ont plutôt assisté à un repli des organisations sur elles-mêmes. Entre autres, Médecins Sans Frontières Canada, UNICEF Canada, Plan International Canada, Islamic Relief Canada, Handicap International et Action contre la faim ont ainsi refusé les demandes d’entrevues de Sans Frontières. Quant à Save The Children Canada, Care Canada, Médecins du Monde France, Médecins du Monde Canada, Québec sans Frontières, MSF Crash ou encore le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ils n’ont pas répondu à nos sollicitations.

La directrice et porte-parole d’Oxfam-Québec, Denise Byrnes, a eu la réaction inverse. « Quand c’est sorti, j’étais en déplacement au Brésil, mais j’ai tout de suite accepté de parler. Il fallait être transparents, et pour cela, il fallait répondre aux demandes des médias », précise-t-elle d’emblée. Elle tient également à réaffirmer l’indépendance totale qui existe entre les 20 organisations qui forment la confédération internationale Oxfam. « Nous ne sommes pas des filiales d’Oxfam GB, il n’y a pas de directives qui viennent d’un Oxfam particulier, mais notre mode d’opération décisionnel est le consensus, explique-t-elle. Nous débattons ensemble et ensuite nous prenons les décisions. Donc, dès que le scandale est sorti, nous avons décidé tout de suite de parler à nos gens. Il fallait contacter rapidement notre CA, nos partenaires au Québec, nos bailleurs de fonds, nos sympathisants et nos donateurs. »

On aurait pu s’attendre, de la part des grands organismes, à une réponse médiatique rapide plus forte ou une conférence de presse commune pour rassurer le public. Mais pour Oxfam-Québec, par exemple, il fallait, avant le public, prioriser les personnes directement liées à son organisation pour leur faire comprendre qu’elle était choquée et affirmer que ni ses fonds ni son personnel n’étaient liés au scandale. Ce n’est qu’après quelques jours que l’ONG québécoise a confirmé au journal La Presse trois cas d’abus ou de harcèlement en RDC et en Haïti dans ses rangs au cours des dix dernières années. « Nous avons décidé de sortir les cas documentés qui ont fait l’objet d’une plainte formelle ou informelle et sur lesquels nous avons agi », affirme Mme Byrnes, qui se dit par ailleurs militante féministe.

Le mutisme de certaines ONG et la non-publication immédiate des cas problématiques est un réel faux-pas dans la gestion de crise de ces institutions, selon François Audet, professeur agrégé à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH). « Les deux premières semaines sont un échec de gestion de crise et un manque de transparence. Elles ont sous-estimé l’importance et l’impact du mouvement #MeToo. »

« Le milieu [des ONG] est tellement en compétition qu’il n’y a pas eu de mouvement collectif, poursuit-il. Elles auraient pu dire qu’elles avaient eu un éveil important sur leurs pratiques et gouvernances, qu’elles en ont conscience et que par souci de transparence elles divulgueront l’information au fur et à mesure qu’elles la reçoivent. Juste cela aurait probablement désamorcé énormément de choses. »

Du point de vue du chercheur, si l’Europe a pris « un peu d’avance », il se dégage davantage au Canada un sentiment d’amateurisme qu’une réelle possession de ses moyens afin de répondre efficacement à la crise. « C’est mal connaitre les médias, estime M. Audet. Il y a une insatisfaction dans le débat public, les gens veulent savoir à quoi sert leur argent, à quoi servent nos taxes, et c’est légitime. La première réaction de toute organisation lors d’un incident corporatif, c’est le damage control et une communication qui en dit le moins possible sur ses vulnérabilités. Or, ici, nous ne sommes pas devant un cas corruption, mais dans un scénario où une organisation a sous-estimé l’impact que cela pouvait avoir sur tout [son] secteur. »

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Dans la catégorie Numéro 37 (Mars-Mai 2018)

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